← Writing

Pyrénées, août 2022

Mont Perdu

Le réveil me tire de mon état second à 3h55. Je me prépare pendant 5s mentalement à sortir de mon duvet, qui malgré le fait qu'il soit mouillé, est certainement plus chaud que la température extérieure. Je prends une grande inspiration, j'ouvre la fermeture éclair de haut en bas d'un seul coup, et je me contracte entièrement par réflexe. D'un côté, les vaisseaux sanguins se rétractent, et le sang reflue vers les organes internes. De l'autre, on se sent totalement vivant et éveillé : notre cerveau reçoit toutes sortes de signaux, et nous envoie des doses d'un bon nombre de composés chimiques.

Je savoure cette sensation pendant environ 0.7 seconde, et puis je tends mon bras à la vitesse du jab de Mohammed Ali pour attraper des vêtements, qui sont en fait froids et humides. J'ai gagné de longues secondes de cette sensation glacée, sans toutefois l'avoir demandé. Je plie bagages en 30 min chrono, et je pars comme prévu à l'assaut du Mont Perdu à 4h30, armé de ma lampe frontale et du claquement de mes dents pour avertir la vie sauvage que je suis là. Bouger fait du bien, mon monde de lumière et moi-même atteignons l'endroit qui aurait dû être le bivouac de la nuit passée.

J'y dépose mon sac, je rassemble quelques affaires vitales pour l'ascension, que je glisse dans mon sac de trail : deuxième lampe frontale, barres de céréales, fruits secs, eau, GPS, trousse de premiers secours, papiers d'identité au cas où je croiserai une marmotte contrôleuse. Passer d'une charge de 25 kg à 5 kg me fait pousser des ailes. J'attaque vigoureusement la montée, et le faisceau de lumière de la lampe frontale éclaire une inscription "DANGER ! CHEMIN TRÈS DANGEREUX".

Panneau de danger sur le sentier, Mont Perdu

J'augmente la puissance de la lampe jusqu'à son maximum, afin d'anticiper les difficultés techniques le plus tôt possible et d'être en mesure de les négocier dans les meilleures conditions possibles. L'ascension des 400 derniers mètres se résume de la sorte : un pierrier grossier nous accueille pour les 50 premiers mètres, il faut ensuite escalader une arête rocheuse sur une 100aine de mètres verticaux, et les 200 derniers mètres de dénivelé se font sur un gravier très fin le long d'une pente très abrupte. En conditions normales, je suis certain que pour chaque 3 pas de grimpés, on en redescendrait de 2 en roulant sur ces petits graviers. Mais finalement, le temps joue en ma faveur, cette fois : le sol est entièrement gelé, pris d'une épaisse couche de verglas et de neige, il est donc aggloméré, ce qui facilite grandement mon ascension.

Je la ralentis volontairement : le Soleil n'était pas encore levé, et le ciel étant à présent totalement dégagé, la nuit m'offre son plus beau spectacle. La Voie Lactée est là, scintillante de ses milliards d'étoiles. Je vois Mars, Jupiter, les constellations d'Orion, de la Grande Ourse, d'Andromède, de Cassiopée et du Centaure. L'amas d'étoiles des Pléiades est plus lumineux que jamais, je surprends même une étoile filante qui le traverse de sa traînée lumineuse. Je sais bien qu'il est coutume de faire un vœu, mais en cet instant précis, je n'en ai pas l'envie. Qui veut formuler un vœu doit réfléchir à ses mots, et la magnificence de ce ciel n'est pas traduisible en assemblages de lettres, je préfère ressentir et goûter.

Alors je reste là, planté sur mon rocher gelé, à sonder l'infinité du ciel, à me recueillir devant cette fantasmagorie astrale. Comme le dit si bien Romain Gary, "je suis un vieux mangeur d'étoiles, et c'est à la nuit que je me confie le plus aisément". Je rallume ma frontale, et je la dirige vers les cieux, dans l'espoir d'être accepté parmi les Scintillantes. Aucune réponse ne vient, alors je décide de me rapprocher d'elles : je termine l'ascension du Mont qui s'était Perdu.

Lever de soleil sur mer de nuages, Mont Perdu

J'arrive au sommet alors que l'aube commence. Rien au monde ne m'avait préparé à cela, je ressens une bourrasque intérieure qui secoue les tréfonds et me coupe le souffle. Les lueurs chaudes du ciel embrasé viennent lécher les contours froids et déchiquetés des montagnes, qui crèvent sans pitié la mer de nuages de leurs éperons rocheux. J'assiste à l'union du ciel et de la Terre, du jour et de la nuit dans leurs formes respectives les plus antithétiques. Emu, ma gorge se noue devant cette étreinte mutuelle passionnelle, et je tombe lourdement sur le sol, m'asseyant au sommet de ce Mont et confirmant de fait que celui qui s'était Perdu, c'était moi.

Le Marboré au-dessus de la mer de nuages

Il est de ces paysages qu'on ne peut pas décrire. Quand un paysage ou une expérience est capable de nous faire aller plus loin que la contemplation quelque peu objective, quelque peu impersonnelle de "c'est beau", qu'elle nous transporte à l'intérieur de nous-mêmes et nous renvoie vers qui nous sommes, alors on peut se demander si l'on n'aurait pas atteint la forme de beauté la plus pure que l'on puisse palper, et qui est propre à chacun.

Qu'est devenu l'homme que je suis une fois arrivé au sommet de cette montagne ? Il est revenu à l'état de grain, de poussière. La forme la plus pure, la plus vraie, la plus authentique de la personne que je suis, révélée par l'abrasion douce et brutale de la nature. Pas d'artifices, pas de mesquineries possibles devant pareille perfection. Elle s'impose à nous. On atteint un état dans lequel on acquiert la certitude de se connaître, de se comprendre, de s'aimer, de se pardonner et de se promettre.

Je serais bien incapable de donner une notion de temps écoulé. En regardant l'heure à laquelle mes photos ont été prises, je sais que je suis resté presque 2 heures au sommet, entre 6h et 8h. Et pourtant, j'ai l'impression d'être resté là-bas pendant une fraction de seconde, et d'y avoir vécu plusieurs vies, simultanément. C'était comme si mes 22 ans et demi d'existence se justifiaient en un instant. Ce jour-là, j'ai compris à quel point les larmes pouvaient être insignifiantes par rapport à l'intensité du feu qu'elles cherchaient à exprimer.

Selfie au sommet du Mont Perdu à l'aube

Je redescends avec la lumière naturelle, qui éclaire une très grande partie des environs. Je regarde ma lampe frontale, et je la rassure : oui, le Soleil est légèrement plus puissant, mais il est moins transportable, lui.

Panneau du sommet, Monte Perdido 3355m